Design et projets d’équipements publics - Résumé de la première journée jeudi 4 novembre

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Colloque-atelier - Design et projets d'équipements publics

Design et projets d’équipements publics - Résumé de la première journée jeudi 4 novembre

Communication faite à l’occasion de : Design et projets d’équipements publics - 4 et 5 novembre 2004 - Colloque-atelier international interdisciplinaire - Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne

Mesdames, Messieurs, chers collègues, étudiants, merci d’avoir respecté notre horaire. Nous allons essayer de nous en tenir à ce qu’il y a d’écrit dans le programme. Je ne répèterai pas ce qui a été dit hier, sinon pour dire que c’est l’Université Jean Monnet, la Direction départementale de l’équipement (DDE), la ville de Saint-Étienne et Saint-Étienne Métropole qui permettent la tenue de ce colloque. Je remercie le Musée d’Art moderne pour son hospitalité intellectuelle et matérielle.


Hier, nous avons eu une journée assez dense, si j’en crois les témoignages que j’ai eus. Pour parler des objets, il y a eu les éoliennes, les lignes à haute tension et les sillons ferroviaires. De nombreuses questions ont été soulevées. Comme je vois qu’une partie importante du public a changé, je vais essayer d’en faire non pas une synthèse, mais un résumé.

Nous avons beaucoup parlé de complexité. Les personnes qui réalisent ces objets sont intéressées par leur complexité technique. Nous avons aussi parlé de complexité sociale, culturelle, économique, paysagère. Je lance ici les termes en vrac sans réflexion épistémologique particulière. Les questions qui se posaient étaient : comment gérer la complexité technique bien sûr (nous l’apprenons au fil des siècles, mais ce n’est jamais acquis), mais aussi comment gérer la complexité perçue comme nouvelle, la complexité humaine ? Comment lui donner forme et sens ?

Le terme d’« acceptabilité sociale » a alors été employé : comment rendre les objets acceptables pour les acteurs, les usagers, les riverains ? La question de la justification des choix a aussi été posée, mais peut-être pas assez. Il me semble que dans l’acte de justification, il y a une clé possible pour l’acceptabilité. Par ailleurs, l’accent a été mis sur les conflits à l’œuvre durant ces projets, sur les dynamiques d’acteurs, les négociations (dimension rhétorique du projet). Donc, là encore, comment donner forme et sens à ces objets sans qu’ils ne soient une transcription physique des conflits ? C’est le syndrome du zigzag que nous avons vu hier dans le cas du Québec où une ligne à haute tension se déployait ainsi, ce qui pose des problèmes techniques, mais également des problèmes esthétiques considérables. Alors comment éviter cet effet, comment néanmoins réussir à rassembler cette dimension conflictuelle et donner une forme esthétique, terme que nous avons jugé peu pratique et/ou à redéfinir.

Une phrase que j’ai beaucoup aimée : « comment ne pas rabattre l’esthétique sur l’acceptabilité ? »

Un autre concept a beaucoup été utilisé, notamment comme parapluie, celui de paysage. C’est comme si ce concept, par un tour de passe-passe, venait résoudre toute la question. Mais remplacer un terme problématique par un autre ne fait pas avancer. Est-ce que le paysage permet d’agrandir le champ sémantique de l’esthétique ou du design ? Est-ce que le paysage relève d’une approche esthétique particulière, plus riche que l’approche esthétique de type beaux-arts ou plastique ? Nous avons parlé d’esthétique expérientielle par exemple. C’est une dimension qui existe dans l’architecture et le paysage. Est-ce que cela va nous permettre d’enrichir la forme et le sens des objets qui nous retiennent ici ? On a aussi beaucoup fait appel au champ théorique de la complexité. Nous avons parlé de rationalité substantive, de rationalité procédurale ou de rationalité processuelle. Ce sont des termes un peu savants, mais très commodes pour essayer de s’orienter dans cette complexité, et l’idée était de passer d’une rationalité substantive (de projet orienté vers les objets), d’une rationalité d’optimisation (souvent associée à l’ingénierie) à une rationalité procédurale ou processuelle, où il ne s’agit pas d’optimiser mais de se satisfaire (on se satisfait des compromis que l’on arrive à faire). On n’arrivera jamais à optimiser si l’on élargit le champ de la complexité. On passe de problem solving à problem setting, d’une culture de la réponse à une culture de la question, de la problématique. Nous avons suggéré que si cette culture de la problématique était mieux maîtrisée au plan méthodologique, elle pouvait contribuer à l’avancement du projet.

On est en fait à cheval entre les deux cultures : on parle d’amont et d’aval, d’avant et d’après, d’un processus linéaire et en chaîne, alors que la nouvelle culture du projet semble toujours évoquer le pendant. Donc, on considère que les processus de concertation ne doivent pas être des préalables au projet, mais qu’ils doivent s’y intégrer et le faciliter. J’espère que je ne trahis pas trop la pensée des intervenants d’hier.

Je reprends rapidement quelques présentations singulières. Il y en a eu une sur une charte sur les éoliennes pour un parc naturel français. On a considéré ce cas comme exceptionnel par les moyens mis en œuvre, la durée des études, etc. À la suite de la présentation, nous nous sommes demandés s’il était légitime de considérer ce cas comme une exception et s’il ne pouvait pas tenir lieu de paradigme pour une nouvelle façon de conduire les projets.

Autres phrases que j’ai appréciées : « Comment passer du polémique au constructif ? Comment ne pas s’enfermer dans les polémiques des concertations ? Comment passer d’une perception de la contrainte à une perception de l’opportunité ? »

Dans la dernière présentation d’hier, nous avons parlé d’une doctrine de la concertation, avec un cas qui semble être une exception (Réseau ferré de France-RFF). Là encore, ne s’agit-il pas ici de transformer cette exception en exemple à suivre pour d’autres projets ? Dans cette présentation, une définition pertinente du design était donnée : geste d’intégration de toute la complexité d’un projet (technique, sociale, etc.). Le souhait y avait été formulé de passer de l’idée d’études préalables considérées comme préparation au débat public à des études pour la préparation du projet.

Dans ce court résumé, le mot design a été très peu prononcé. On s’est inquiété, à la fin de la journée, et à juste titre, de savoir où était le design. En ce qui nous concerne, un débat public fait partie du design d’une autoroute ou d’un couloir ferroviaire. C’est une invitation à changer de culture du projet. Culture du projet renvoie à des habitus de concepteurs, mais également à des références théoriques et scientifiques nouvelles beaucoup plus étendues.

Je terminerai sur les questions qui, à mon sens, demeurent problématiques. Elles vont ressurgir aujourd’hui. D’abord, l’utilisation du terme « public ». On parle de public, moins souvent d’usagers, riverains, acteurs, partenaires, consommateurs. Qu’est-ce que l’on met derrière ce terme ? Il me semble qu’il y a ici un habitus de langage qui recouvre des attitudes et des pratiques. Il faut être ici plus précis, car cela aidera à faire des projets plus acceptables et plus beaux, à condition que l’on redéfinisse ces termes.

J’ai remarqué aussi que l’on distingue acteurs (les intervenants) et public. Il me semble qu’il n’est pas souhaitable de travailler avec cette polarisation. Le public est un acteur. Il y a une expertise d’utilisateurs, une expertise de riverains, des projets de vie qui méritent d’être intégrés dans le projet. Le fait de considérer le public comme un porteur de projet change beaucoup de choses au niveau de la forme finale même des objets. Des expériences appuient cette information.

Ensuite, nous avons évoqué ce que nous pouvons appeler l’espace sémantique de l’esthétique publique, c’est-à-dire comment la question de la beauté de ces équipements fonctionne dans les représentations des personnes concernées. À l’interne et à l’externe, cet espace sémantique est très polarisé et très peu nuancé. La question de l’éducation esthétique a d’ailleurs été évoquée dans un débat assez houleux, mais je pense qu’elle doit être reconsidérée. Comment peut-on aider à enrichir l’espace sémantique des représentations à l’égard de notre cadre de vie et des objets techniques qui le constituent ? Nous nous sommes étonnés de la volatilité du jugement esthétique. C’est une question qui mérite que les équipes de recherche s’y consacrent.

La question de la relation entre les études et la conception proprement dite relève plutôt de l’épistémologie du design ou de l’épistémologie du projet. Elle a été très peu évoquée, mais est constamment présente. Le rêve des concepteurs est qu’il y ait un lien automatique déductif entre les études préliminaires du cahier des charges et la forme finale des objets. Mais cela demeurera un rêve. Alors qu’est-ce qui se passe entre les deux, ou qu’est-ce qui devrait ou pourrait se passer ? C’est une question qui, je crois, devrait être soumise à la recherche car, à ma connaissance, il n’y a pas grand-chose de convainquant sur le sujet. L’idée d’accompagnement de l’équipe de réalisation par les équipes de recherche qui ont travaillé en amont est intervenue hier. Elle est intéressante. Nous entrons dans une société du projet permanent. C’est une idée qui ne nous sourit guère, mais il est possible qu’elle puisse conduire à une société humainement raisonnable à condition de la penser de cette façon. Il n’est pas nécessaire de la penser sur le mode de l’urgence en permanence. L’idée que nous sommes une société en projet, et le fait de se pencher de façon réflexive, en continu, sur la nature de ce projet, les valeurs qui y sont incarnées, les conflits d’intérêts qui y président, etc., peut nous permettre de mieux nous orienter. Il ne s’agit plus de trouver le projet optimisé. Nous sommes davantage dans le pertinent, l’adéquat, l’acceptable, le raisonnable.

Enfin, il y a la question de l’engagement dans le projet, et du courage nécessaire pour le faire. Ce terme a été prononcé plusieurs fois hier. Tant que l’on est dans les études préliminaires, la page est blanche. À un moment donné, il faut inscrire. Il faut choisir un alliage, du béton, déterminer des dimensions, etc. À ce moment-là, il faut du courage. Et on nous a invités à être plus courageux.

Pour contextualiser le colloque, j’utiliserai quelque chose qui provient de l’actualité. Dans la presse québécoise récente, il y a un grand titre « le Québec leader de l’éolien ». Il s’agit d’un projet de 600 machines, deux milliards de dollars. Quelques jours plus tard, on nous dit que les Cris, grande nation amérindienne installée près des barrages au nord du Québec, songent à développer l’éolien.
« Les Cris de la Baie James songent très sérieusement à développer l’énorme potentiel éolien de la région. Ils trouvent que le choix éolien est moins dommageable pour leur environnement que les grands ouvrages hydroélectriques qui défigurent trop, à leur avis, la région. »
Tous ces termes pèsent.
« La communauté s’est dotée d’une structure afin d’orchestrer le développement énergétique de le région afin qu’il soit compatible à la fois avec les valeurs autochtones et l’intérêt économique bien compris des différentes communautés. »
Vous voyez, là, il y a des conflits de valeurs très tôt. On entre dans le projet.
« Le chef de la nation Cris explique que les éoliennes ont sa préférence car elles ne détruisent pas l’environnement nordique, que les oiseaux migrateurs et les caribous s’adapteront facilement à leur présence contrairement au chambardement majeur que provoque l’inondation des territoires sous les barrages hydroélectriques. De plus, l’industrie éolienne aurait des effets bénéfiques et structurants pour l’économie des communautés locales car des emplois permanents s’y créeraient, un savoir-faire technologique s’y développerait et des entreprises s’y implanteraient. »

Nous sommes dans la complexité de la géographie humaine. L’inventaire éolien technico-économique est fort différent de l’inventaire éolien classique, car il désigne les zones aptes au développement parce qu’elles sont, par exemple, proches des lignes de transport existantes ou des équipements hydroélectriques, qu’elles ne nuisent pas à des écosystèmes sensibles, à des paysages à valeur patrimoniale ou à des projets récréo-touristiques. Nous sommes très proches de la charte d’hier. On propose en conclusion que se réunisse une commission technique et scientifique dirigée par des chercheurs et non des politiciens. Alors, on peut saluer la lucidité de la nation Cri.

J’ai beaucoup parlé. J’aurais voulu évoquer des questions un peu plus abstraites (épistémologie et regards disciplinaires), mais peut-être le ferai-je en fin de journée. Je passe sans plus tarder la parole à l’équipe de Monsieur Frérot.



le 26 juillet 2005 par Alain Findeli
modifie le 31 mai 2009