Le colloque-atelier « Design et projets d’équipements publics » en bref

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Colloque-atelier - Design et projets d'équipements publics

Le colloque-atelier « Design et projets d’équipements publics » en bref

Communication faite à l’occasion de : Design et projets d’équipements publics - 4 et 5 novembre 2004 - Colloque-atelier international interdisciplinaire - Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne

Dans son ouvrage Itinéraire de l’égarement (Seuil, 2003), Olivier Rey reprend une remarque de Toqueville tirée de L’Ancien Régime et la Révolution : « La direction des ponts et chaussées était dès le XVIIIe siècle aussi éprise des beautés géométriques de la ligne droite qu’on l’a vu depuis ; elle évitait avec grand soin de suivre les chemins existants pour peu qu’ils lui parussent un peu courbes et, plutôt que de faire un léger détour, elle coupait à travers mille héritages. » (p. 35). Il m’a semblé plus opportun de commencer ce compte rendu ainsi plutôt que de reproduire le texte annonçant le colloque (qui est consultable par ailleurs), de façon à pouvoir apprécier la distance parcourue (ou non) depuis lors.


Le colloque-atelier « Design et projets d’équipements publics » en bref

Aperçu général

Dans l’attente de la publication des actes de notre colloque-atelier, prévue pour le premier semestre 2005, il me semble opportun d’en livrer dans l’immédiat quelques commentaires et conclusions préliminaires. Le caractère décousu de ceux-ci tient autant à la hâte dans laquelle ils sont rédigés qu’à l’extrême diversité des présentations et des points de vue qui se sont exprimés, non sans conviction et enthousiasme, au cours de ces deux journées bien remplies. Bien entendu, il ne s’agit là que d’impressions et de considérations personnelles qui n’ont pas la prétention de réfléter le sentiment général. Peut-être susciteront-elles d’autres réactions de votre part, pour lesquelles précisément la structure de ce site a été conçue.

Commençons en relevant la qualité irréprochable de l’organisation de l’événement sous la gouverne de Jacqueline Bayon et des trois étudiants de l’IERP Caroline, Justine et Rachid qui ont réservé aux participants, dans des délais extrêmement courts pour une telle manifestation, des conditions d’accueil attentionnées et conviviales. Ont incontestablement contribué à cette qualité un horaire généreux quant au temps alloué aux présentations et aux questions, ainsi qu’aux périodes de pause, contrairement à ce qui est devenu la règle en cette matière. Enfin, il est indéniable que le cadre architectural et le support technique du Musée d’art moderne ont également contribué à fournir à tous les participants un environnement propice au travail intellectuel auquel ils étaient conviés.

La programmation nous a livré deux journées bien différentes dont les gestes propres reflètent à mon sens la fécondité de la problématique proposée.

Dans la première, la diversité des objets considérés (ligne à haute tension, fermes éoliennes, sillon ferroviaire) a conduit très rapidement à l’énoncé de quelques questions aussi fondamentales que générales, sur lesquelles je reviendrai. L’exercice comparatif a ainsi livré les fruits qu’on attendait de lui, non sans exhiber en revanche les limites inhérentes à ce genre d’exercice, à savoir la (trop) grande généralité des concepts et des modèles exposés. Celle-ci est liée au refus de la singularité, autrement dit à l’effort consenti pour ne pas s’engager trop concrètement sur les terrains spécifiques des divers projets, de peur de se perdre dans des détails peu significatifs..

La seconde journée nous a permis par contre de cerner un objet commun à toutes les interventions, l’autoroute. Les préoccupations ont pu ainsi cerner de façon plus serrée les problématiques soulevées la veille, à la lumière d’expériences de terrain et de visions disciplinaires très diverses. On a pu remarquer une certaine disparité des problématiques de part et d’autres de l’Atlantique, ce que l’on pourrait attribuer aux différences dans les cultures automobiles respectives, mais aussi à des caractéristiques paysagères tout aussi diverses.

Ces deux journées se sont clôturées à l’Hôtel de ville de St-Étienne où le sénateur-maire, M. Thiollière, s’est réjoui de la contribution de cet événement à la consolidation des liens unissant déjà les deux villes à l’enseigne du design, tout en soulignant qu’il préfigurait en quelque sorte le type de manifestation que la future Cité du design de St-Étienne serait amenée à encourager dans le cadre de sa mission de recherche.

Quelques thèmes retenus

J’examinerai maintenant quelques thèmes qu, dans un premier temps, m’apparaissent dignes d’être retenus.

S’il est un terme qui a beaucoup été utilisé pendant les débats, c’est bien celui de complexité. On a bien sûr évoqué la complexité technique des équipements présentés, mais on s’est davantage attardé à ce que, pour des raisons de commodité, j’appellerai la complexité humaine et qui résulte du fait que ces équipements sont toujours commandés et conçus par des humains pour des humains. Complexité sociale, complexité culturelle, complexité politique, complexité paysagère, autant de termes employés par les participants pour désigner cette composante des équipements qui, par les enjeux qu’elle soulève et les conflits qu’elle suscite, devient de plus en plus « visible » et médiatisée. Comment représenter/modéliser cette complexité, comment la gérer et enfin, comment lui donner forme et sens ? Telles sont les questions que nous avions placées au centre de notre problématique et auxquelles les présentations se sont efforcées de répondre. On s’est beaucoup attardé à la dynamique des conflits et de la négociation propre à chaque projet ainsi qu’à à l’aporie projectuelle à laquelle elle mène et que les concepteurs s’efforcent de dépasser : comment faire en sorte que la forme finale de l’équipement ne soit pas qu’un simple reflet des conflits sous-jacents (effet « zig-zag« du tracé des lignes électriques) ? Nous sommes ici les deux pieds dans la question esthétique centrale qui a été formulée ainsi par un présentateur : faut-il et peut-on éviter de « rabattre l’esthétique sur l’acceptabilité sociale ? ».

L’invocation du concept de paysage, concept « parapluie », dans la mesure où celui-ci relèverait d’une esthétique plus globale (expérientielle), a été présentée comme une clé possible pour dépasser l’aporie. S’agit-il réellement d’une percée conceptuelle et pragmatique ou bien ne sommes nous en présence que d’une simple incantation ? Quoiqu’il en soit, la voie était clairement indiquée par plus d’un présentateur vers une attitude volontaire permettant de passer « du polémique au constructif » et « de la contrainte à l’opportunité » ou encore d’abandonner l’idée de « l’étude pour le débat public » au profit de « l’étude pour le projet », autant de motifs familiers aux tenants d’une culture du projet (ou du design), d’une culture de la problématisation plutôt que de la réponse. Ainsi, c’est avec beaucoup d’opportunité qu’a été rappelée la distinction établie par Herbert Simon entre rationalité substantive et procédurale, la première privilégiant le problem solving et la recherche de l’optimisation, la seconde optant pour le problem setting et le satisficing, c’est-à-dire l’adéquat, le convenant, le pertinent, l’acceptable.

Il est intéressant également de se pencher sur la question épistémologique, plus fondamentale, c’est-à-dire sur les possibilités mêmes de connaissance de l’objet / projet complexe que nous nous efforçons de saisir. On remarque que plusieurs disciplines scientifiques étaient représentées au colloque. À la précision et à la formidable efficacité du regard « chirurgical » des sciences de l’ingénieur, rendues possibles par la clôture systémique resserrée qu’elles pratiquent pour cerner l’objet en le décontextualisant, ont fait écho les regards souvent plus « qualitatifs » des sciences anthropo-sociales : sociologie, économique, géographie, sciences de la communication, psychologie de l’environnement, anthropologie culturelle, sciences politiques, histoire. La possibilité d’une science « parapluie » qui puisse rassembler ces divers regards en un tout organique ou organisé n’a été qu’effleurée mais demeure en suspens. Science(s) de l’artificiel, science(s) de la complexité, sciences du projet, sciences de la conception, philosophie pratique, esthétique, y a-t-il là des candidats crédibles pour une telle tâche, ou bien devrait-on, plus sagement peut-être, se résoudre à l’éclectisme pluraliste ?

Parmi les questions qui méritent, à mon sens, d’être creusées davantage, je me bornerai à énoncer, en vrac, celles qui m’ont particulièrement interpellé :

  • La notion ou le concept de public. De qui parle-t-on : des riverains, des acteurs, des partenaires, des usagers, des consommateurs ? Le terme occulte-t-il davantage qu’il ne désigne ?
  • La polarisation acteurs/public encore fréquente dans les discours, ce qui exclut tout rôle d’acteur, à plus forte raison d’expert, pour le public. Les deux extrêmes du spectre sont constitués par les projets plaçant les usagers au centre, et ceux qui les expulsent à la périphérie.
  • L’espace sémantique de l’esthétique des équipements tel qu’il s’exprime dans les jugements. Quelle est sa richesse, sa complexité ? Que faire du caractère souvent velléitaire et volatil de ce jugement ? Quelle part faut-il réserver à l’éducation du goût, du jugement ?
  • L’intégration du moment des études et des analyses et de celui du design, qui renvoie à la question du rapport réflexion / action ou théorie / pratique. La notion d’accompagnement de l’équipe de conception par l’équipe de chercheurs semble être porteuse.
  • L’introduction systématique de la réflexivité dans le cours des projets, ce qui nous mène à une société du projet permanent. Une telle société, dominée par l’urgence de voir rapidement aboutir tous ces projets, est-elle encore vivable ?
  • La généralisation du principe de participation « des publics » aux projets, qui ne semble pas souhaitable. Il faudra toujours réserver une place à l’engagement personnel du concepteur, au geste artistique du maître d’œuvre, a-t-on affirmé avec force. La discussion s’est enflammée, surtout au cours de la deuxième journée, sur cette question qui s’énonçait parfois ainsi : il faut « avoir le courage de l’acte de design » et l’assumer, quel que soit le coût « politique » à payer. L’audace, le courage, l’arrogance, la modestie sont autant de qualificatifs qui ont été utilisés pour caractériser le geste du concepteur. Le statut et les conditions de pratique de l’art public sont au cœur de ces questions.
  • Enfin, la question de la justification, qui semble départager « l’approche design » de « l’approche artistique ». Alors que cette dernière exclurait toute justification, par l’artiste, de ses propositions auprès du public (seule l’histoire jugera), la première se caractériserait précisément par le fait qu’elle doit toujours pouvoir justifier ses propositions, la méthode adoptée, ainsi que les critères de validation et d’évaluation retenus. C’est d’ailleurs là-dessus que reposerait la rationalité de « l’approche design » et qui la distingue de « l’approche artistique ». Le débat est loin d’être clos sur ce sujet.


le 23 décembre 2004 par Alain Findeli
modifie le 31 mai 2009